Le réseau ALIBI

 

Bref historique des opérations GLOVER

Réseau ALIBI

Ile Grande (22 Pleumeur Bodou)

Janvier à août 1944

 

par Michel GUILLOU

avec la collaboration de Sylvaine BAEHREL

 

 Le réseau de renseignement ALIBI, composé exclusivement d'agents français des Forces Françaises Combattantes, opéra, en liaison directe avec l'Intelligence Service britannique (I.S.), sur l'ensemble de la France de juillet 1940 à la Libération. Il comprenait alors un effectif d'environ 450 agents enregistrés répartis dans une vingtaine de sous-réseaux et groupes, et il mettait en oeuvre une quinzaine de postes émetteurs clandestins. Début 1944, ses responsables implantèrent dans la région de l'Ile Grande, un sous réseau chargé des liaisons maritimes avec l'Angleterre ainsi que du renseignement sur la Bretagne. Son historique dans le détail est peu connu. Quel est l'état des recherches cinquante ans après ces événements ? Voici quelques éléments de réponse extraits d'un travail historique plus détaillé.

 

La naissance du réseau

 

Georges Charaudeau était depuis 1936 en contact avec les services spéciaux français. Lors de l'invasion allemande en juin 1940 il décida de rejoindre l'Angleterre par l'Espagne, car les allemands ne tarderaient pas à le rechercher. Il passa la frontière à Irun le 22 juin 1940 et rencontra, par hasard, à San Sébastien, le chef des services secrets britanniques. Cette rencontre modifia profondément les projets initiaux de Charaudeau. On lui proposait de travailler en France pour les britanniques. Il décida donc de créer un réseau de renseignement, dirigé depuis Madrid sous la couverture d'une maison de couture. Ainsi, naissait ALIBI le 1er juillet 1940.

 

De retour en France clandestinement en août 1940, Georges Charaudeau, après des premiers contacts avec sa famille à Pau, entama un périple de 40 jours en zone libre pour tisser la toile d'un vaste réseau de renseignement, avec notamment, des contacts étroits avec un diplomate de l'ambassade des Etats-Unis en poste à Vichy. Ce diplomate apporta une aide précieuse pour le transport, via la valise diplomatique, de courriers, de fonds, d'émetteurs pour les agents du réseau, et il faut le noter pour des réseaux amis.

 

Les premiers revers

 

Dès octobre 1941, le réseau qui s'était étendu en zone occupée, subit ses premières pertes : cinq agents fusillés au Mont Valérien le 24 mars 1942 et deux autres, dont une femme, déportés en Allemagne. Georges Charaudeau, qui dirigeait le réseau depuis Madrid fut lui-même menacé. Les forces allemandes exigèrent des autorités locales espagnoles l'arrestation de cet homme, facilement reconnaissable avec son bras gauche handicapé, conséquence d'une polyo. Des complicités locales lui permirent de s'enfuir d'Espagne le 5 mai 1942. De retour en France il lui fallait réorganiser son réseau.

 

De nouveaux renforts

 

Georges Charaudeau accomplit un nouveau périple dans le sud de la France et décida d'établir son P.C. en Auvergne. L'invasion de la zone libre en novembre 1942, suite au débarquement allié en Afrique du Nord, eut pour conséquence un renfort considérable des effectifs par la venue de nombreux cadres issus de l'Armée d'Armistice. Les structures se renforcèrent avec une meilleure prise en compte du cloisonnement et de la sécurité, conditions indispensables pour éviter l'infiltration par des agents ennemis. La moindre erreur eut été fatale et entraîné la mort de plusieurs dizaines d'agents. ALIBI intégra, en avril 1944 le réseau MAURICE qui venait de subir de nombreuses pertes.

 

L'activité des réseaux de renseignement, à l'inverse des réseaux d'action, n'était pas spectaculaire et semblait bien souvent d'un intérêt limité. Il était parfois difficile d'en mesurer l'efficacité. Le professionnalisme des agents d'ALIBI permit à ce très important réseau d'être l'un des plus efficaces opérant en France, le nombre restreint de pertes : 15 morts pour ALIBI et 20 tués ou disparus pour MAURICE, sur 450 agents en est une preuve.

 

Les liaisons avec Londres

 

Afin de faire parvenir à Londres les informations et courriers recueillis sur l'ensemble de la France, le réseau utilisait plusieurs voies : les liaisons radios clandestines, les liaisons terrestres par l'Espagne, les liaisons aériennes par petits avions " Lysanders " et plus tard les liaisons maritimes par vedettes depuis l'Ile Grande.

 

L'acheminement des messages urgents se faisaient par les postes émetteurs (une quinzaine) qui avaient pour noms de code, des noms de poison (nicotine, arsenic, balladonna, vitriole... ). Toutefois, certains documents comme les plans et cartes devaient prendre d'autres chemins. Durant le premier semestre 1944, le réseau fit de nombreuses liaisons radio depuis l'Ile Grande. Pour déjouer les services d'écoutes ennemis il fallut déplacer très souvent le poste avec la voiture de gendarmerie de Lannion, dans des remorques transportant des bottes de lichens, sur la moto du père Briand et même ... en brouette. Pour pallier les coupures de courant on fit même venir une génératrice d'Angleterre.

 

Pendant la première moitié du conflit l'acheminement se faisait surtout par voie terrestre à travers les Pyrénées en direction de l'Espagne où se trouvait une antenne des services secrets britanniques. Ces services faisaient parvenir au réseau les fonds, les postes radios, les instructions, etc. par les mêmes voies ou par parachutages en Auvergne.

 

Les liaisons par " Lysanders " étaient assez fiables mais avaient pour inconvénient l'obligation de rechercher en permanence de nouveaux terrains d'atterrissage dans des zones tranquilles, de plus chaque terrain devait être homologué par les services de Londres.

 

La diversification des moyens de liaison permettait l'optimisation de la livraison en fonction de l'importance, de l'urgence ou de la nature du document présentant un intérêt pour les services alliés. Les préparatifs du débarquement, avec un besoin grandissant en renseignements fiables, généraient un trafic important entre la France et l'Angleterre. Il fut donc décidé, en octobre 1943, de renforcer le dispositif en mettant en place des liaisons maritimes. Georges Charaudeau fut alors convoqué à Londres par son officier traitant, le major Whytlaw (dit Thomas).

 

Mission à Londres

 

Le chef du réseau ALIBI fut donc embarqué en Auvergne par une liaison " Lysander ". Avant de partir, Georges Charaudeau avait réfléchit aux possibilités d'une liaison maritime, sa première idée était d'utiliser des sous-marins pour l'évacuation des courriers par mer. Après une étude approfondie de la question, la Royal Navy proposa des liaisons par vedettes ; la Manche était peu propice à l'utilisation de sous-marins. Afin de vérifier la faisabilité de ce mode d'évacuation, Charaudeau assista à trois opérations sur la côte bretonne à St Cast pour le réseau VAR du S.O.E. (Special Operation Executive, le service action britannique).

 

Georges Charaudeau revint de Londres par une liaison " Lysander " très mouvementée, la nuit du 16 au 17 décembre 1943 (opération Diable près de Châteauroux) avec de nouvelles directives. De retour à son P.C., il confia à Pierre Lallart dit " Paul " indicatif BO, la recherche du point adéquat pour la mise en place d'une liaison maritime avec l'Angleterre sur les rivages de la Normandie ou mieux de la Bretagne.

 

Reconnaissance en Bretagne

 

Avant de quitter l'Armée de l'Armistice, dissoute en novembre 1942, Pierre Lallart alors officier avait gardé, en prévision d'une action future, les noms et adresses de ses camarades officiers et sous officiers. Pour la Bretagne, il avait un seul nom, un certain Jean Pezron, maréchal des logis chef, habitant à Lannion. Mais cette ville se trouvait en zone côtière interdite et ne pouvait y circuler que les personnes en possession de laissez-passer spéciaux délivrés pour des activités reconnues et justifiées. Pierre Lallart était dépourvu de ces documents. Malgré cela il se rendit tout de même à Lannion en train, via Guingamp. Pour éviter le contrôle à la sortie de la gare, il descendit à contre voie et utilisa le passage à niveau.

 

Après avoir bu un pot à l'hôtel d'en face, il se renseigna pour se rendre chez Pezron qui l'accueillit avec chaleur. Après avoir dévoilé le strict nécessaire concernant la mission, les deux hommes se rendirent à l'Ile Grande où Pezron avait beaucoup de connaissances. Le premier contact, François le Goff, les présenta au grand père Briand, Anastase, un solide marin qui connaissait bien la côte et gérait un commerce de lichens. D'autres présentations furent faites, ainsi, de proche en proche par les relations de Pezron, Pierre Lallart pouvait entamer une visite de la côte de Morlaix au Mont St Michel pour proposer, aux services britanniques, une liste de lieux possibles qui devaient être des endroits peu défendus. Restait à résoudre le délicat problème des papiers pour circuler dans la zone côtière interdite ; une visite au maire de Pleumeur Bodou, facilité par Anastase Briand, permit de transformer Pierre Lallart en ... représentant de commerce spécialisé dans les lichens et algues.

 

Un incident, par bonheur à l'issue heureuse, ponctua la reconnaissance dans le secteur des Sables d'Or les Pins près d'Erquy. En compagnie d'Alexandre Duclos, marin d'Erquy, Lallart circulait, à bicyclette, près de la plage fortement défendue par d'imposantes casemates et théoriquement interdite à la population. Les renseignements récoltés étaient notés sur des feuilles de papier à cigarettes cachées dans la doublure des casquettes. Les deux suspect sont arrêtés par des soldats russes, incorporés dans l'armée allemande, qui ne comprenaient ni l'allemand, ni le français. Un officier allemand maîtrisant la langue française, fut rapidement appelé sur les lieux. Les faux papiers furent sérieusement contrôlés, les hommes prétextèrent se rendre chez un cousin - car, par principe au réseau ALIBI, il fallait toujours avoir un alibi lors d'une sortie -, l'argument fut suffisamment plausible et l'officier allemand relâcha les deux " agents " en leur rappelant qu'il s'agissait d'une zone interdite.

 

La tournée de reconnaissance dura une quinzaine de jours. Début janvier 1944, les comptes rendus des recherches furent envoyés aux anglais qui firent plusieurs reconnaissances aériennes à différentes heures de marée. Après analyse de ces éléments, le site de l'île Canton à l'Ile Grande fut retenu. La première liaison pouvait commencer.

 

Les premières opérations maritimes

 

La date retenue se situait entre le 10 et le 20 février. Georges Charaudeau accompagné de son radio Jonquet, fit le voyage avec Pierre Lallart pour superviser l'opération. Le quartier général fut établi au premier étage de la maison de la famille Briand qui était à cette époque un commerce d'alimentation, de tabac, et faisait bar. Les familles Briand, Le Goff et Lampallaer et Vallée, sous la houlette de Tassick Briand le responsable local, allaient être au coeur du dispositif mis en place pour les opérations maritimes, hébergements des agents, des postes radios, dépôt du matériel.

 

Une première tentative fut menée vers le 15 février mais la vedette dut rebrousser chemin à cause du mauvais temps. L'équipe attendit en vain toute la nuit sur l'Ile Canton. Pierre Lallart se blessa à la main en chutant sur les rochers.

 

Georges Charaudeau dut partir précipitemment, à la demande de Londres, vers Paris. Il venait de recevoir le message annoncant l'attaque le 18 février 1944 de la prison d'Amiens (opération " Jéricho ") pour laquelle il avait donné le feu vert. Sa mission consistait à récupérer quelques pilotes tombés lors du raid. Il laissa la direction de l'opération maritime à Pierre Lallart.

 

Lors de la première liaison réussie, le 23 février 1944, l'équipe de réception, munit de filets et de sacs, se rendit au même endroit avec l'alibi d'une partie de pêche. Du matériel dans de gros conteneurs fut débarqué dont deux émetteurs récepteurs " Talkie Walkie " pour assurer la liaison radio avec la vedette lors les opérations suivantes. Restait à l'équipe Ile grandaise à ramener sur le continent les précieux et lourds colis au nez des allemands, avant le lever du jour et à marée basse puis de les cacher dans ... les bottes de lichens du hangar de la famille Briand.

 

Les premières opérations se déroulèrent sur l'Ile Canton, mais lors de l'opération GLOVER III en avril, ALIBI frôla la catastrophe. Lallart réussit à prévenir, par radio le doris qui venait à la côte que des patrouilles allemandes empêchaient l'équipe d'accueil de se rendre au point de rendez-vous. Un attentat exécuté par la Résistance locale avait engendré le renforcement du dispositif ennemi. L'Ile s'avéra être une véritable souricière, l'accès n'étant possible qu'à marée basse. Il fut décidé que la prochaine opération s'effectuerait à Pors gelen, endroit plus propice qui avait l'avantage de permettre une progression à terre en longeant la côte à l'abri des regards des sentinelles allemandes. De plus la maison de la famille Vallée, fortement impliquée dans le réseau, offrait un refuge bien utile pour se rassembler avant et après la mission.

 

Le sous-réseau BO/Bretagne grandit

 

Peu de temps après sa première opération à l'Ile Grande le radio Jonquet fut arrêté en Auvergne. Le recrutement des opérateurs radios n'était pas aisé, la connaissance du morse était indispensable, cela posait bien souvent un sérieux casse-tête aux chefs de réseaux, il fallait trouver sur place des personnes pouvant assurer les liaisons avec Londres. Tassick Briand n'eut pas beaucoup de difficultés à recruter localement deux radios, opérateurs expérimentés de la marine, Isidore Duval qui opéra de l'Ile Grande et Yves Daniel qui devint le radio attitré de Pierre Lallart. Il opérait la plupart du temps de la région du sud-ouest et suivait les déplacements de son chef en Bretagne, avec le poste dans sa valise.

 

Les responsables de la branche Bretagne allaient étendre le réseau dans les premiers mois de 1944 pour couvrir la côte de Brest au Mont Saint Michel et pénétrer l'intérieur du pays jusqu'à Rennes. A la mi-juillet, BO/Bretagne comptait une cinquantaine d'agents enregistrés. De précieuses informations furent recueillis sur l'ordre de bataille ennemi, les défenses côtières, la station radar de La Clarté en Ploumanach et même des informations sur les bases de lancement de V1, V2 fournis par un jeune dentiste de St Brieuc requis du STO qui avait soigné les ingénieurs allemands de Stettin. Londres ne manqua pas de féliciter le réseau pour ces renseignements de haute valeur.

 

A la veille du le jour-J

 

A la mission du 24 mai, la dernière mission avant le débarquement de Normandie, Pierre Lallart s'inquiéta auprès du major Whitlaw. La situation en France s'aggravait, les nombreuses arrestations se multipliaient, les alliés allaient-ils enfin venir ? L'officier britannique confia discrètement avec son accent " je peux vous dire que cela va arriver d'ici six à sept jours ; vous avez dans ces paquets une liasse de billets de 1000 francs, dont les numéros ont été coupés sur un angle et conservés dans nos coffres ; ils serviront de titres de reconnaissance pour vos agents ". Suite à cette révélation, Lallart proposa de rester dans la région mais l'officier britannique le lui refusa. Il devait redescendre dans le Sud Ouest sur les arrières de l'ennemi. Les services alliés auraient plus besoin de lui dans cette région (pour détecter les déplacements de la tristement célèbre division SS " Das Reich " par exemple). Il passa donc la main à Guy Lemoine qui devenait ainsi le responsable des opérations maritimes et le chef de BO/Bretagne. Guy Lemoine, dit " Jean ", était un ancien commissaire de police, arrêté puis relaché à Pau fin 1943, ancien chef du maquis de Lourdes, devenu depuis avril 1944 adjoint de Lallart en Bretagne. Il fut assisté par le lieutenant de gendarmerie Raymond Laporterie qui réussit l'exploit de photographier, à la demande des britanniques, depuis un canot en mer, les défenses côtières alors que toute navigation touristique était interdite.

 

D'autres missions après le débarquement furent menées jusqu'au 5 août 1944. Le réseau effectua onze liaisons ou tentatives d'opérations maritimes entre février et août 1944. Chaque liaison à une histoire qu'il serait trop long de développer dans ce bref historique.

 

Une flottille bien particulière

 

Pour mener à bien ces missions secrètes et très particulières sur la côte bretonne, la Royal Navy avait mis en place une flottille de canonnières, la 15ème flottille de M.G.B. Elle était en quelque sorte le taxi des différents services touchant à l'action ou au renseignement (I.S., S.O.E., B.C.R.A.).

 

Au début de la guerre, certaines de ces missions étaient menées par la flottille de bateaux de pêche du S.O.E. à Helford. La canonnière M.G.B.318, affecté en juillet 1941 à la 12ème flottille à Great Yarmouth, travailla indépendamment pour la N.I.D. (Naval Intelligence Division) et effectua plusieurs missions sur la côte hollandaise. En mars 1942, elle fut transféré à Dartmouth pour former la nouvelle flottille secrète: la 15th M.G.B. Flotilla. D'autres canonnières : la MGB 503, la MGB 502, la MTB 718 rejoignirent la flottille respectivement en avril 43, en juillet 43 et en mars 44. Les opérations GLOVER furent menées par la MGB 503 et la MGB 318 et par deux fois par les vedettes américaines.

 

Les équipages de la 15ème flottille s'entraînaient sur le rivage anglais entre Parr Sands et Falmouth, lieux très similaires à ceux rencontrés en Bretagne. Les vedettes étaient basées à Dartmouth près d'un vieux paquebot, le HMS Westward, qui servait de base ; occasionnellement pour les missions vers l'Aber-Vrach les vedettes partaient de Falmouth.

 

Une mission type se déroulait de la façon suivante : par nuit sans lune en tenant compte des conditions de marée, la vedette partait en général vers 16 H de Dartmouth pour arriver tard dans la soirée sur les côtes de Bretagne, elle mouillait au large à environ un mile, en se dissimulant si possible derrière des roches, le canot appelé " surf boat " était mis à l'eau. Il était armé par deux rameurs et un officier de la vedette (en général le second) puis de l'officier traitant représentant le service qui avait demandé la mission. Le canot, en contact radio avec la vedette approchait silencieusement de la côte. L'identification se faisait par signaux lumineux ou radio depuis la terre. Le canot ne restait pas accosté plus de 15 minutes et ne devait pas quitter la vedette plus de 1 h 30. De très bonne heure, celle-ci regagnait l'Angleterre, pour arriver vers 8 h au port où l'équipage la nettoyait et faisait le rapport de mer avant de prendre un repos bien mérité. Bien souvent une autre mission les attendaient la nuit suivante sur un autre point de la côte bretonne : Plouha, Beg an Fry, etc.

 

Les vedettes américaines à l'Ile Grande

 

A la demande de l'O.S.S. (Office of Strategic Service), le service secret américain, les alliés créèrent, en avril 1944, le squadron 2 composé de trois vedettes rapides américaines, les P.T.71, P.T.72 et P.T.199 (Patrol Team) et commandé par le Lieutenant commander John D. Bulkeley. Ce squadron s'installa à Dartmouth le 24 avril 1944. Les équipages entamèrent un sérieux programme d'entraînement pour mener à bien les missions de récupération et de débarquement des agents sur les côtes de France. Les vedettes furent équipées de moyens de navigation appropriés pour trouver sans problème les points de rendez-vous sur la côte.

 

La première mission opérationnelle de cette flottille fut pour la nuit du 19 au 20 mai à l'Ile Grande avec la P.T.71, malheureusement la mission retourna en Angleterre sans avoir eu le contact avec les agents du réseau. Un incident s'était produit à terre. Une seconde mission quelques jours plus tard, cette fois avec la vedette P.T.72, se solda par un succès. C'était la dernière mission avant le débarquement de Normandie (d'autres missions suivront bien évidemment après cet événement). Les vedettes britanniques allaient reprendre les opérations. Cette flottille américaine accomplit 19 missions sur les côtes de France et participa au débarquement de Normandie dans la nuit du 5 au 6 juin 1944. La vedette P.T.199 sauva même le 6 juin, 61 survivants d'un destroyer coulé par une mine. La P.T.71 eut le privilège, le 12 juin, de transporter des passagers prestigieux : les amiraux King, Stark, Kirk, Wilkes et Moon ainsi que les généraux Marshall, Eisenhower, Arnold, Bradley et Hodges, pour une inspection au large des plages normandes.

 

En mission derrière les lignes ennemies

 

A l'avant dernière liaison, Guy Lemoine se rendit à Angleterre avec la vedette. Il en revint à la dernière opération maritime du mois d'août, avec pour mission lui et son équipe dont le radio Isidore Duval, de suivre la retraite allemande de St Brieuc à Brest et de s'enfermer avec les allemands pendant le siège de la ville. Les alliés recevaient ainsi par radio des informations de premières main recueillis au coeur même du dispositif ennemi. Des recherches récentes dans les archives britanniques ont montré l'importance du travail effectué par cette équipe, qui était restée anonyme jusqu'aujourd'hui.

 

Le réseau ALIBI apporta aussi une importante contribution aux armées alliées après la libération de la Normandie et de la Bretagne. Sept agents dont Lemoine, Laporterie et Ysidore Duval, le radio, furent transférés en Angleterre par vedette depuis Arromanches. Après un séjour de quelques jours à Londres, l'équipe (dont deux femmes) fut déposée avec un petit avion entre Louhans et Dole. D'où elle envoya à Londres, pendant une quinzaine de jours, de précieuses informations sur les troupes allemandes qui remontaient la vallée de la Saone vers le nord. Après cette mission, l'équipe rejoignit Paris pour se faire démobiliser.

 

Trois des officiers d'active du réseau ALIBI furent affectés dans les armées alliés : Laporterie, en tant que lieutenant de gendarmerie, rejoignit la Prévôté du quartier général du Field Marshal Montgomery, Louis Ramier fut affecté à la 4ème division blindée américaine tandis que Lallart rejoignait la IIIème Armée du Général Patton comme chef du team O.S.S. de la 94ème puis de la 71ème division d'infanterie US, où il participa à la jonction avec les armées russes en Autriche.

 

En guise de conclusion

 

Il ne s'agit là que quelques éléments sur le réseau ALIBI et l'un de ses sous-réseaux : BO/Bretagne.

 

Il peut paraître étonnant que de tels réseaux soient restés dans l'ombre pendant 50 ans, une occasion pour rappeler la discrétion de ces hommes. Le mot Résistance est bien souvent assimilé à Maquis, ce qui est limitatif, car elle était un ensemble très complexe comprenant des réseaux d'action, des réseaux d'évasion, des réseaux de renseignement, des mouvements divers et des maquis ayant des sensibilités et motivations diverses. Bien évidemment l'action de ces réseaux de renseignement était moins spectaculaire que l'action des groupes francs qui organisaient le déraillement des trains, attaquaient des dépôts allemands, mais elle n'était pas moins utile aux alliés qui, grâce à la richesse et la qualité des informations reçues, pouvaient économiser la vie de nombreux soldats et frapper au coeur même du dispositif ennemi.

 

Un homme, Georges Charaudeau, avait su, par son professionnalisme dans ce milieu, s'entourer d'une équipe compétente et soudée qui avait la particularité de rassembler des hommes et des femmes de toutes professions, d'origines sociales très différentes ainsi que d'opinions politiques, religieuses et philosophiques très diverses mais unis dans un même patriotisme. Pour eux, un seul objectif comptait : libérer la France de l'occupant.